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12 août 2015

Edimbourg.

Edimbourg. Waverley Station. Des voies. Des quais. Multi-destination. Nord. Sud. Angleterre. Newcastle. Londres. Glasgow. Inverness.

Sur le panneau : le voyage. L’aiguillage. Les chemins. Métaphore facile pour qui n’a pas de style. Pour qui a la merde aux yeux.

 

J’ai pas de style et j’aime ça. J’ai la merde aux yeux et ça me plait.

La merde c’est le vieux monde et ceux qui l’ignorent crèveront avec lui.

 

Sur le panneau : le voyage.

Le guide touristique.

La table des matières. Les villes rangées en cases, en pages, en colonnes.

Les monuments royaux. Les musées notés, critiqués, déchiffrés pour être servis en plats de résistance dans le grand repas touristique des consommateurs avides de cornemuses et de kilts.

J’ai la merde aux yeux.

Je me vautre dans la merde.

 

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Edimbourg. Scottish National Gallery. Musée. Peintures. Figures bibliques assommantes. Glauques. L’enfant roi que condamnent les cathos ne semble pas avoir besoin de tâter les tétons de sa mère pour en laper la sève.

Des paysages. Paysages d’Ecosse à la file. File d’attentes. Troupeaux de collines vertes.

Le mot d’ordre ? La lumière.

Waller Hugh Paton, Dunnottar Castle.

Un château sous l’arc en ciel.

Peter Graham, Wandering Shadows.

Des landes se chevauchent. L’herbe est reine.

Quelques  rayons de soleil percent à travers la myriade de nuages.

Je voudrais me jeter dans la prairie fluorescente. L’agent de sécurité veille. La peinture est vielle et inviolée. Rigide. Merde.

 

C’est le tableau de l’Ecosse. Le cliché. Pas de fumée sans feu.

C’est le tableau du monde. La lumière est au centre. On ne voit qu’elle.

 

Dans la gare : un panneau.

Sur ce panneau : des chiffres.

1, 8, 11, 5, 9, 7, 15… Platforms. Les box. Les stalles de départ des prolos endormis.

Sur le champ de course, ils s’exhiberont ventre à terre sans voir les parieurs. Et merde.

 

Edimbourg est verte. Edimbourg est grise.

Châteaux. Pavés. Châteaux. Pavés. Eglises. Bitume. Silence. Cornemuses. Artistes de rues arborant des kilts coutant plus cher que leur paie quotidienne. Mendiants. Touristes. Buveurs. Musiciens. Châteaux. Pavés. Eglises. Mendiants.

 

Les dernières lueurs du jour sourient à la nuit assassine.

 

Sur les hauteurs : la verdure.

Sur les hauteurs : un rayon de soleil.

Sur les hauteurs : un monument à la gloire de l’amiral Nelson.

Une colline éclairée pour rendre hommage à un chef de guerre.

C’est l’armée, la hiérarchie, le canon, l’autoritarisme.

C’est la guerre et l’auto-extermination des prolétaires.

On a vue sur les docks. Le port d’attache du Britannia. Le yacht de la reine. Le phare de la demi-mondaine mouille son cul dans la mer du nord et le peuple de Leith écume les pubs aux couleurs d’Hibernian. Les foies troués du quartier laissent passer l’ombre. 

 

En descendant du belvédère guerrier : un petit cimetière.

Ici, la lumière ne vient plus.

De l’herbe, de la pierre froide, des os.

Entre les tombes : des tentes, des amas de vêtements sales, des cartons sur lesquels dorment des clochards. Pour unique plumard, les réprouvés ont des sépultures de gens connus.

David Hume, philosophe.

David Allan, peintre.

John Playfair, scientifique.

Thomas Hamilton, architecte.

 

Des « grandes têtes de la nation ». Des hommes de valeur. Ils auraient, dit-on, mené l’Ecosse vers la lumière.

 

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Dans la gare : des trains. Le gagne-pain de l’ouvrier.

 

Avant mon départ, je participais à une manifestation nationale contre l’austérité à l’appel de mon syndicat. Un jeune journaliste couvrait l’évènement.

Dans la masse de quidams dont je faisais partie, il m’a choisi pour poser quelques questions.

Rien ne justifiait cela. Il piochait au hasard.

C’était un employé obéissant. Il faisait ce que lui demandait son patron. Il s’adressait à moi au rythme de stupides interrogations.

 

Il m’a demandé : « C’est l’été, j’imagine que vous allez bientôt partir… Penserez-vous encore à l’austérité quand vous serez loin ? »

 

Je me souviens lui avoir répondu à peu près ceci : « Lorsque l’on a pris conscience des méfaits du capitalisme, on les voit partout, même au-delà des frontières.»

 

Au fil des voyages, mon aversion pour leur monde dégénéré grandit en même temps qu’elle s’internationalise.

 

Dans une sombre taverne de Cowgate, ce journaliste aurait pu s’asseoir avec moi sur un tabouret. Nous avons le même âge. Nous appartenons à la même classe sociale. Le coude posé sur le comptoir, j’aurais pu lui répondre : « Ben oui mon gars, j’ai la merde aux yeux ».

 

Je marche sur les rues pavées. Je regarde le sol. Je vois les visages prendre leur place dans une masse hétéroclite. Je vois les trains qui défilent et se croisent. Je vois la ville tourner. Le jour s’échappe mais durera encore. En Ecosse, le soleil d’été ne s’absente que très peu.

 

Des larmes ne serviraient à rien.

 

Edimbourg : Crèche en cancer capitaliste.

Belle Edimbourg dans la merde.

 

Dans la gare : des poubelles. 

Posté par Harmony-k à 05:10 - Commentaires [0]
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