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20 juin 2019

Suite Roumaine, Chapitre II

 

Suite roumaine.

 

Au cours des prochains mois, la Roumanie est à l’honneur sur Gare aux gares. Notre contributeur fait renaître un pays qu’il a visité aux cours de deux voyages. Une série d’articles sera publiée avec des photos (prises par deux de ses compagnons de route) et des dessins qu’il a réalisés.  

 

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Vue d'un boulevard en sortant de la gare.

 

II. Bucarest.

 

Dans les plis sinueux des vieilles capitales,

Où tout, même l’horreur, tourne aux enchantements,

Je guette, obéissant à mes humeurs fatales

Des êtres singuliers, décrépits et charmants.

                                           Charles Baudelaire.

 

Le pont routier de Basarab tend ses haubans comme un navire. Sa coque bleue titille les toits et tangue sur la ville. Sous ses jambes titube un mendiant à moignon. Un train passe. Il se cabre et fait sonner une ferraille, puis se voûte encore sur sa béquille. L’être va et vient entre les files de bagnoles. Une flasque flaque étale sa boue jusqu’à son pied unique. Cette flaque est un miroir, le mât du pont y chavire en reflet assombri. Le soir s’époumone contre un ciel gris. Et le ciel gris meurt dans la mélasse vaseuse du caniveau.

 

On vient de descendre le boulevard Golescu, entre bâtiments et caténaires. Une putain naine est venue, édentée, causant par une bouche élastique, nous proposer d’entrer dans son bordel clandestin. Un vieux bâtiment désaffecté, tagué, délabré entre les ruines, dont la porte en bois bousillé regorgeait de femmes. C’était un tableau gris à cheveux noirs, à cheveux blonds, à carcasses jeunement aguichantes qui vampaient leur bas-fond pour sucer en squat. Le pallier s’ornait de grues d’un autre âge, fumant, criant, bougeant leurs jambes en riant, catins à carries qui reluquaient la passe en devenir, finissantes aux confins de l’Europe, contre un boulevard de gare capitale. « Tu baises là, tu peux baiser un ours », dit l’autre.

 

 

 

 

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Bordel sauvage à Bucarest, stylo à bille sur papier.

 

 

La gare de Basarab est plus loin, au bout, de l’autre côté du carrefour. C’est une sorte de petite annexe de la grande Gara de Nord. J’ai deux compagnons, cette année-là. Ils aiment la photographie. Ils mitraillent d’abord l’entrée ondulée puis les quais, le poste d'aiguillage avec écrit București Nord, les heurtoirs… ils veulent stocker les souvenirs. Un impérissable cadavre d’instant luit de son flash quand, soudain, vient un flic.

 

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Bucarest, Gare de Basarab et ses atours (clichés criminels).

 

 

C’est un type au teint gris sous sa chapka. Ses yeux noirs de latin s’accouplent à un gros nez de quinqua énervé. Il nous parle roumain. On croit comprendre que c’est interdit, les photos. Il gesticule dans la menace. Il parle de nous amener, qu’on a mal fait, que notre comportement est mauvais, qu’il va peut-être falloir rendre des comptes… il va pas nous laisser partir, le mec. On n’entrave que dalle.

 

Que dire à ce rustre ? C’est un vieux chien qui montre les dents, un cogne qui travaille avec son zèle à lui. Il n’est pas particulièrement roumain, il est international. Un condé, c’est toujours pareil, ça tranche, ça veut rien savoir, ça s’impose pour faire sa tâche, se gargariser puis rentrer chez lui bien satisfait. C’est seulement l’ambiance de son pays qui lui dicte les limites. Lui, avec le passif poulaga des contrées ici creusées, on pourrait penser qu’il essaie de nous trifouiller le portefeuille, qu’il nous détrousse peu à peu, gentiment, à la menace. Je crois pas qu’on le dérangeait, après tout… mais il nous assène ses manies en bombant le torse. Il serre les dents. Il nous tient la jambe sur fond de train qui démarre et de voyageurs pressés.

 

 

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Policier roumain, stylo à bille sur papier.

 

On remue la tête, on lui fait comprendre qu’on est très embêté pour lui, qu’on aurait bien voulu l’aider. Mais on est français. On ne comprend pas. Ah ! Français ! « Franceză, franceză, no foto ! » Il se barre. Il fait demi-tour en même temps qu’on file visiter les quais.

 

J’aurais bien voulu être roumain pour en savoir plus. Mais ça n’ira pas au-delà. On m’évite soigneusement. J’ai un passeport, avec ma gueule de blanc-bec occidental, plus menaçant que celui de Maïakovski. Le flic roumain se voit en sous-français. Il a eu peur de notre nationalité.

 

Mais qu’il fasse le travail jugé juste par lui-même ! Qu’il nous colle au mur ! Merde ! J’avais des images d’Epinal de l’agent de l’Est, moi ! Un bâton dans la main, le cœur droit battant pour l’ordre, l’ampleur de la Securitate carré dans l’âme. Non, il se dégonfle, il s’en va, petit flicaillon couard au comble de son inconséquence.

 

Après-tout, sur l’acte, il n’avait pas tort, en plus. On n’avait pas besoin de photographier l’endroit. C’est paresseux, un photographe, toujours. Ça se fout le cul sur un siège. Là, sur un quai, on quête l’image. On se laisse porter en appuyant sur le bouton. L’heure est figée, le mouvement se meurt. Tout est tué. Vous voyez ce train, comme il ne roule plus, comme il s’est évadé de sa propre voie pour obiter plus bas, vers un gouffre de paresse ? Mais si, regardez !

 

 

illustration de train photographié

 
 

Et le public des photos n’est pas mieux ! Il s’assoit comme au cinéma. Il s’enivre d’image. « Ah ! Oui ! Oui ! Donnez-moi de l’image ! Foutez-moi la ici, là, vous voyez, l’image ! » Le branleur qui fait la photo poste son trophée pour le branleur qui la mate. On regarde l’image, on oublie le texte, on fait le voyeur (le voyeur c'est l'anti-voyant !), on ouvre un blog comme le rideau d’une douche. Derrière se cache une merveille, mais on sait qu’on ne pourra jamais la pénétrer.

 

Ceux qui lisent ces phrases incendiaires, je leur tire bas, très bas mon chapeau. Dans le torrent des rideaux à ouvrir, ils s’arrêtent sur un tendre fauteuil roumain, ils enfoncent leurs fesses jusque dans son fond et prennent le temps de se mettre à l’aise. C’est à cette sorte d’êtres que peut vraiment s’ouvrir la merveille. Ça se travaille, ça s’étudie, ça se ressent, une merveille !

 

Ainsi, dans un bruit de trains qui déraillent, meurent et s’évadent comme des cuisses intouchables : le flic se barre. 

 

Il aurait pu mettre les menottes à mes deux photographes attitrés, qu’on rigole un peu. Ils auraient senti, avec la trique d’un condé carrée au fion, dans un commissariat de venelle roumaine, qu’il n’est pas anodin de tout anéantir sur son passage, d’être impitoyablement touristique, insensiblement implacable.

 

La Roumanie, avec une telle loi, aurait été mon Eden, ses flics mes idoles, ses juges mes modèles. Je parle d’un vague idéal. On ne peut pas compter sur des juges ou des flics pour espérer une justice. Celui-ci n’avait aucune envergure. Et son pays avait rejoint l’Union Européenne.

 

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Vue d’ensemble sur le Pont de Basarab et son quartier.

 

Nous sortons de la gare de Basarab. Basarab c’est un quartier, un tumulte incessant qui vrombit de train en train sur les bagnoles entassées. Son nom fulmine à la façon des obscures légendes, avec des lettres inconnues placées pour pencher vers l’Est. 

 

Les descendants de Basarab Ier furent dynastie. Les voïvodes valaques font irruption avec un exotisme tout ténébreux. Leur règne est une floue frontière qui se caresse avec l’Orient à coups de beignes. Je vois des couronnes d’or posées sur mes souvenirs de Bucarest, des icônes, des batailles, des branlées aux tatars sur les bouches du Danube et des princes fessés par les ottomans qui dansent dans les reflets d’une autre flaque.

 

La flaque arrête un temps l’heure qui tourne. L’histoire est en pause. Elle reflète un hôtel de passe.

 

Une fois de plus, devant une voiture de souteneurs en poste, un flash scintille sur le soir. Mon compagnon joue avec le révolver après avoir tâté la trique...

 

Cette fois-ci c'est sûr ! Il va morfler !

 

Mais berline se tait. Même les voyous, au fond de ce Bloc de l’Est éclaté, fantasmé jusque sous ses ruines, ne font rien pour punir le sacrilège. Ils se laissent photographier dans leur bagnole comme des grands singes de zoo. C’est à peine s’ils osent nous regarder.

 

On aurait pourtant pu facilement nous corriger. Ils doivent avoir des calibres dans la boîte à gants, de quoi gagner le respect des intrus qui roulent leurs michetonneuses à grands renforts d’ivrognerie ! C’est un quartier sombre ! Un de ces tas de bâtiments qui fout au pif un relent de crime... et le premier souteneur venu n’a même pas un petit cran d’arrêt pour tâter la gorge d’un photographe amateur !

 

Grosse déception. Mais qui donc, si ces rustres rêvés n’en font rien, mettra un terme à la soif d’image de mon touriste fou ? Il n’est portant pas bien impressionnant, tout confiant qu’il est, avec cet objectif comme œil primordial devant sa caboche enfiévrée à l’adrénaline. 

 

Les « terreurs des bas quartiers » restent sans rien faire. Mon dessein s’éloigne. Nous passons.

 

 

 

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Nouveau cliché criminel (ou quand un jeune touriste aux allures bancales se joue des julots).

 

Autour de nous, des petons claquent au sol. Quelques talons rythment une bouche qui dit ses prix. Deux yeux bleus percent le crépuscule et l’œil dévalé d’un maquereau suit la scène.

 

La nuit tombe sur Bucarest.

 

à suivre...