11 octobre 2019

Suite Roumaine, Chapitre III

Suite roumaine.

 

Au cours des prochains mois, la Roumanie est à l’honneur sur Gare aux gares. Notre contributeur fait renaître un pays qu’il a visité aux cours de deux voyages. Une série d’articles sera publiée avec des photos (prises par deux de ses compagnons de route) et des dessins qu’il a réalisés. 

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Quelque part au-delà de Basarab.

 

 

III. Bucarest (suite)

 

                Les files de voitures allument le pont qui roule comme un néon dans la nuit. Le quartier Basarab fraîchit quand il s’enduit d’ombre. Un chien aboie, deux hommes passent. Nous marchons.

                Pour suivre les bonnes manières du touriste, il faudrait que nous visions le centre historique. J’en parlerai. Mais pas dans l’immédiat. La patience du lecteur doit s’orner de rues ternes. Nous partons exactement à l’opposée du fameux haut palais à devanture pour dépliants. Les bars branchés sont dans notre dos.

                Là-bas, l’Europe s’oublie sûrement au creux des façades opulentes. Ici rien ne brille et nous ne voyons que dalle. Un cri perce la noirceur avec sa voix de ferraille. C’est le pleur d’un essieu écrasé sur son rail. Rail crissant. Rail dont le métal gare une rame au ralenti.

                Un chien passe. La brume qui sort de ma bouche pâlit sous un projecteur. Je vois la nuit accrochée aux lampions et, derrière les murs, un vaste champ d’acier qui court dans des filets de caténaires.

                L’endroit sent le chimique dans un ronron nébuleux, c’est un faisceau de remisage. Quelques lumières de signaux s’élèvent comme les reflets d’un phare. Au fond de ce marais de fer, un train découpe Bucarest en roulant vers ses flancs. 

Train de nuit à Bucarest Blog

Train de nuit à Bucarest, crayon sur papier noir.

 

                Quand soudain c’est net il ne faut plus penser en termes de vaste étendue un halo éclaircit nos faces, on sourit, on y est, le guichet, avec des silhouettes, des bonnets, des tronches qui grouillent en braillant et des senteurs de pelouse dans ce ciel qui sans verdir se colore d’un parfum, de gradins à l’envers en blanche couronne et puis d’autres projos, plus blancs, bruyants… c’est le stade.

                Dans la file d’attente vont des hommes hachés, vieux, jeunes, en groupes, têtes vissées sous leur chapka que nimbent des buées. La guichetière s’exécute et ses deux mains rythment un regard vague.

                En attendant mon tour, je peux ici immiscer une rencontre. Je me souviens. C’était dans l’après-midi. Nous sommes venus repérer le stade sous un ciel blanc. Le gardien nous a fait rentrer sous la pression d’un Fujifilm, gentil, avenant, avec un sourire jusqu’aux oreilles. On a presque foulé la pelouse entre deux tas de neige qui reflétaient le ciel, blancs comme des icebergs sur le fleuve des athlètes, la piste, cet ovale d’orange bruni qui entoure les cages.

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L'après-midi, avat le match.

 

                Après ces quelques clichés (encore !), trois ultras du Rapid Bucarest déboulent avec une petite brune. Le presque chef, son bob looké coincé jusqu’aux sourcils, nous lorgne d’un œil peu vif. Il parle en roumain à sa copine qui nous traduit. On a droit aux révérences du petit kapo qui nous approche comme un mâle de tribu irait sentir le cul des sauvages. Les sauvages, ici, c’est nous. Mon copain, toujours l’appareil autour du coup, noue le contact.

                Monica parle anglais, notre petit photographe de fortune aussi. Et très bien. Il envoie les mots dans son parlé aguerri comme un presque rosbif pris au jeu du dialogue. Monica, avec ses beaux yeux noirs et sa désinvolture étudiante, donne le change tout en palabres chaloupées. Bref, l’anglais, moi, j’entrave une phrase sur cinq. Ils se parlent. Je comprends que l’ultra ne vient pas nous causer du pays, il nous demande si on a des équipes. « Marseille », dit notre interprète qui parle pour lui.

-          « Ah ! Ah ! fait le kapo bêta sous son bob. 

-          But we are happy, dit mon copain, to know the club of the romanian railworkers, here, it’s working class… it’s very good for because we are french rail workers (il se démerde bien, ce con).

Traduction de Monica.

-          Da, da, dit l’ahuri. »

On comprend que ça ne l’emballe pas. Un « da, da », c’est bien peu. Son copain, à-côté, c’est un gros porc, sûrement le tambourinaïre de l’équipe. Le troisième, un baraqué chaussé de Samba et le jean bien mis, semble se rétrécir les muscles en regardant le ciel, plus poète que hooligan. Pour un fleuron du Mouvement Ultra de l’est, on pouvait rêver mieux. Je commence à penser qu’on est avec les pieds nickelés de la tribune.

La fine équipe Blog

La fine équipe, mauvais stylo à bille sur papier blanc.

 

Maintenant, le chef essaie de s’affirmer. Il dit à Monica de traduire ce qu’il vient de nous dire. Il a l’air d’y tenir, fier comme Artaban de son discours, torse fin presque bombé dans sa disgrâce.

« He say : We are not gypsies », nous fait-elle gênée.

J’imagine en effet les gitans plus malins que ces trois-là. Plus beaux aussi. Il nous prend en plus pour des cons, comme si on était de ces ignares qui, sans arriver à la cheville de tous les grands peuples gitans, se peignent la Roumanie en contrée de caraques.

Ça c’est les franchouillards empuantis au sarkozysme et notre kapouillon du cru pourrait sûrement très bien s’entendre avec eux, une fois la barrière de la langue passée.

Il se fourre un peu plus le crâne sous son tissu. Dans l’ombre des bords du bob, on voit la couleur des gradins vides imprimée sur le fond de son œil. Ridicule.

Et maintenant, il demande à Monica de nous traduire son racket. Selon lui, la visite du stade et les photos nous coûteront 10 Lei à chacun. Il voudrait en plus un bifton dans sa menotte ballante. Cézigue de rien ne doute. Il est mignon.

« Oui, oui… » répondons-nous avant de lui tourner le dos. On le laisse en plan comme un pauvre type qui a raté son coup, un après-midi où il jouait les durs avec ses potes.

Le soir, il n’apparaîtra pas, la nuit le gobe comme cette foule qui chemine aux abords du stade. Des écharpes se vendent à la criée. Une lueur blanche monte vers un éblouissant ciel et nous gagnons nos places. Lumière de stade : il fait nuit, mais une nuit spéciale. En bas, les joueurs s’échauffent. La tribune gargouille et des pipasols s’éclatent sous quelques dents crispées puis perdent leur coque. La travée, c’est un champ de tournesols morts et foutus en grisaille sur le blanc béton, un Van Gogh consumé par l’écrasante netteté des lueurs olympiques.

D’ici, on se figure mieux la forme de l’antre. C’est un de ces vieux stades que l’on voit parfois à 19h les jeudis soirs, en coupe d’Europe, où les ultras de l’ouest partent se glacer les miches et ramasser des gnons pendant que leur équipe en chie, les doigts gantés, l’amorti peu sûr et la patte flageolante ; un « coupe gorge » à piste d’athlétisme que borde de hauts filets troués avec, sur la ligne de départ du cent mètres, cette ambulance qui suggère que tout peut basculer.

Une tribune vide ouvre l’ovale vers la ville, loin, là-bas, dans la brume. Circulaires, les trois autres sont pleines d’une foule bouillante. Voici, avec ces sourires que ponctuent des yeux enfoncés, le beau peuple roumain qui s’ambiance au cœur du froid.

Stade Rapid Bucarest Blog

Au stade, crayons sur papier noir.

 

Un voisin titille mon comparse avec son écharpe et lui montre même comment croquer une graine de tournesol sans se foutre du bois dans la gencive. Il sait y faire, lentement, avec sa canine brillant comme de l’ivoire.

Tout à coup il le prend à la taille et nous force tous au câlin, trop content de voir que des étrangers vont découvrir son précieux totem. Sublime fervent qui se régale, il sourit aux hurlements rauques du stade. Un écho m’agrippe la tripaille. Cri de foule.

Son totem est une file de onze hommes en grenat qui marchent vers le rond central.

Voici venue, pour ces milliers d’hommes, l’heure de chanter. 

Le Rapid crie son hymne sous le froid qui fuit.

 

Suntem peste tot acasă                   Nous nous sentons partout chez nous
Porțile ni se deschid                         Aucune porte pour nous ne se ferme
Nu-i echipă mai frumoasă              Car il n’y a ni équipe ni petite amie
Și iubită ca Rapid                             Meilleure que le Rapid


Rapid-Rapid                                      Rapid, Rapid
Luptă dacă ne iubești                     Combattez si vous nous aimez
Rapid-Rapid                                     Rapid, Rapid
Haide-hai Rapid                              Allez Rapid

 

                Au corps-à-corps avec leur troupe, les ultras sont beaux.

                La partie démarre.

                Deux jambes chantées s’écartent sur un silence. Le buste du match est à cheval avec, soudain, le bruit d’un train pour selle. Une gare à butoirs propulse des convois aux abords du stade. Sous les tribunes, les voies sont un éventail qui dispatche ses vibrations vers le pays. Là est un de ces larges faisceaux bordant les gares terminus. Ce terrain donne l’impression de hurler dans le fond d’un triage plus que sur le bord d’une ville.

                Le Rapid, c’est donc le club de la capitale historiquement lié aux chemins de fer. En 1923, date de sa création, il est d’abord nommé Casa Ferrovialuri Rapid Bucuresti pour devenir une première fois le FC Rapid en 36. Il est renommé Caile Ferrate Romane Bucuresti en 45 puis Locomotiva en 49 avant d’être ré-aiguillé vers son nom de Rapid en 58. Désormais c’est à nouveau le FC Rapid, avec son aigle sur le blason et ses barrettes qui rappellent le logo des CFR, la Compania Nationala de Cai Ferate (Chemins de fer roumains). Le fanion de l’équipe a des airs de grosse machine qui fume son diésel sur un tréfonds valaque… et passe un nuage devant les projecteurs du stade. Crisse un essieu.

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               Logo CFR à l'etrée du stade, plus tôt dans l'après-midi.

 

               On revient sur la pelouse. La balle vole d’un bout à l’autre. Ce terrain est comme un flipper de bistrot borgne, ça file. Pourtant, d’ici, le gazon paraît hasardeux. Quelques mottes font vaciller la surface d’un presque-marécage enneigé il y a peu. Ce n’est pas un doux herbage de l’Albion que bichonnent des gentlemen fétichistes mais on s’y cogne fort dans les chevilles et l’arbitre, à la façon d’un sujet d’Elisabeth, laisse jouer. Le public râle quand l’équipe adverse en profite mais le résultat est beau : pas de temps mort, un cent-mètres permanent d’un but à l’autre et des frappes viriles qu’obstrue le hourra des gradins.

                Un tacle monstrueux fend la nuit comme une balle traçante. Le défenseur se relève, le milieu de terrain terrassé reste à terre pendant que l’action continue. Le ballon a changé de camp et fait demi-tour sur un terrain glissant. Aucun coup de sifflet n’est venu parasiter l’acte, certes violent, mais sublime.

                J’aime, moi, le football qui s’éructe à grands coups de douleurs avec des manouls et des brutes. Un beau tacle, s’il entre dans le rythme, vaut bien dix buts. Et si, surplombant cela, les ultras sont libres, c’est l’idéal. On m’a très souvent dit que je n’y comprenais rien. C’est d’ailleurs sûrement vrai. Moi, je ne suis pas un spécialiste qui s’astique sur la palette Canal +, juste un esthète. J’ai bien raison. Les foules devraient me suivre. Ici ça peste parce que l’homme au sol est vêtu de grenat. 

                Les types en orange (c’est l’équipe du CS Pandurii Târgu Jiu, les leaders du championnat) s’approchent des cages par l’aile droite. Après un centre en retrait, l’attaquant frappe… ça passe au-dessus, très haut, loin dans le ciel froid. La moquerie en tribune est cataclysmique.

                Aux impressions de l’après-midi, j’ajoute désormais que les ultras du Rapid ont un sacré cachet lorsque la nuit tombe. A coups de chants cadencés par un bourdon de tambour qui met la berlue en route, ils gonflent un vacarme qui n’attend que son point d’orgue. Ça ne saurait tarder.

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Les superbes ultras du Rapid chantant dans leur kop.

 

                La victoire (2-0) viendra par Daniel Pancu. « Ô Pancu ! » chanterait un poète antique. Je me berce simplement au cri mélodieux qu’entonnent ces milliers d’hommes.

                « Eh Pancu ! Pancu ! Pancu ! Eh Pancu la la, lalala ! »

                Et le beau Daniel, vieux joueur brun au torse qui se durcit, entame son mouvement guerrier. C’est un brutal coup de poing vers l’avant que tout un stade attendait. Ses biceps enflent pour briller. Comme un soldat triomphant qui a son talon sur la nuque d’une armée, Pancu remue son corps face à un mur de foule. Et ce mur lance un vacarme en écho à son geste qui vient, lui, d’un but. Au fond de la scène, les filets tremblent encore.

                L’attaquant offre la victoire à son équipe. Au coup de sifflet final, tout le monde exulte et l’hymne du Rapid retentit à nouveau. Des sauts périlleux s’encastrent par centaines et le supporter d’à-côté nous câline en hurlant. On a un bref aperçu de ce que devait être l’ambiance quand le club obtenait des titres [trois championnats -67, 99, 03-, treize coupes de Roumanie, deux coupes des Balkans -64, 66-, Ndlr]. C’est beau.

                Lorsqu’un stade se vide, les projecteurs demeurent brûlants. Bientôt, l’antre sera un blanc nuage dans le ciel noir… puis il s’envolera comme un songe. Si mon cœur bat toujours très fort, c’est à cause du tambour et des chants. Il faut toujours un certain temps pour atterrir…

                Puis le béton redevient sombre et des essieux crient jusqu’à s’évanouir. C’est un rythme qui les coupe. Le son d’une voiture. Le pont de Basarab bouffe le ciel comme la gueule ouverte d’un cachalot géant. Dessous : le boxon d’une Dacia Logan tuning qui roule vers le centre. Sur ces roues aux jantes chromées, l’auto rouge luit des lueurs de la ville et crache un manele.

               Je me demande ce qui peut bien m’attirer dans ce boum-boum binaire et brusque, avec la basse que couvre une voix surfaite… moi qui m’enflamme pendant les nuits au son génial des lautaries, je me prends à goutter ce crachat furtif à clips gavés de gonzesses auxquelles on fait pan-pan cucul, de chanteurs ridicules, faux truands mis en scène pour le business d’une pompe à fric.

                Mais je savoure, ce soir, une sorte de grain brillant comme le strass des chaines en or, là-haut, dans le ciel. Une synthétique altération m’ouvre le cœur, à la disco-turc remasterisé, note qui semble longer la mer Noire en zigzaguant. Je bois cet autoradio vulgaire qui m’évoque, l’espace de quelques notes, les figures musicales de l’est…

                Un frêle son frétille dans la nuit et la voiture disparait. Elle nous laisse là, de retour du stade, silencieux face à cette ville de chandelles. Plus loin court le ronron de tout un pays sonore dont les paysages sont à respirer. Une mer, des fleuves, des cités, les montagnes…

à suivre...


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