14 novembre 2012

Evires et sans indemnités

 

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Un coup de sifflet sourd et lointain, deux feux blancs qui apparaissent dans un tunnel, des arbres qui s'agitent à la sortie, un passage à niveau qui hurle puis qui se ferme, un nouveau coup de sifflet, un bruit d'aiguillage puis un autorail qui déboule de nulle-part à 90kmh. S'ensuit un défilé de train baigné dans un effet de souffle à l'odeur de traverses et de ballast mouillés.

Le regard professionnel d'un chef de gare avant une marche lente vers le petit poste d'aiguillage. Coup d’œil à la queue du train, clac-clac-clac font les leviers, puis une opération banale visant à annoncer le train à la gare suivante et rendre voie libre à la précédente.

 

Evires fait partie de ces gares là. Discrète, voire muette depuis une quinzaine d'année quand on décida d'interdire aux gens l'accès aux trains, « parce que cela coûtait des sous », mais bien vivante.

 

La gare, elle, n'a rien de morte bien au contraire. Les 2 quais sont impeccables, les panneaux encore bien visibles, la petite salle d'attente n'a beau n'avoir plus vu de passagers depuis 1997, elle n'en demeure pas moins propre et rangée.

Les chefs de gare se relayant ici, tiennent à ce que la gare ne tombe pas dans l'oubli comme cela arrive si souvent.

De toutes les gares des Alpes, Evires jouit sans doute d'une réputation des plus douloureuse. Froid, neige, glace entre les aiguilles et les sémaphores mécaniques, il n'est pas rare qu'ici les agents se lèvent au beau milieu de la nuit pour arriver à l'heure sur le lieu de travail au petit matin. Depuis environ 150 ans, rien n'a jamais pourtant empêcher les trains de se croiser ici. Le mythique train de nuit « 5595 » Paris-Austerlitz – Saint-Gervais les Bains le Fayet a longtemps patienter ici le matin, entre le tunnel des bornes et la forêt entourant la gare pour les besoins de la circulation.

 

IMGP0873     (Jour de neige)

 

On imagine bien alors les parisiens frottant les carreaux humides des couchettes, regarder où ce périlleux voyage à travers la France les avaient bien déposé une heure avant le terminus.

A Evires, sur un quai enneigé, où l'on ne distingue parfois le chef de gare qu'à partir de la taille, où des années durant le logement de fonction du dessus n'avait rien à envier aux saunas les plus sulfureux et où bon nombre de jeunes cheminots y ont fait leurs classes.

IMGP1319   (Le Poste d'aiguillage)

                                                                                                                                                                                                           

Jour de chasse, deux grosses détonations se font entendre à proximité, le chevreuil a gagné, il s'enfonce dans la forêt sous les yeux du chef de gare à peine surpris, il n'ira pas rejoindre ses compères au fond d'un congélateur, la conversation peut reprendre.

 

Ici les cheminots sont unanimes, rien ne s’opposerait à l’arrêt des trains aux voyageurs, si ce n'est la volonté politique. On vient d'ailleurs souvent frapper à la porte pour demander si les trains feront halte à nouveau. La réponse est éternellement la même.

Pourtant, la commune n'a jamais été aussi peuplée, le carburant jamais aussi cher et la ligne jamais aussi bien desservie.

Des neuf arrêts intermédiaires qui s'établissaient sur la ligne, il n'en reste plus que deux avec la récente fermeture de Saint-Martin Bellevue au service voyageur. Dans une région ultra-dynamique, où les fréquentations de trains sont sans cesse à la hausse, les fermetures de gares œuvrent pourtant encore.

 

IMGP0898  (Gardien de Phare)

                                            

Evires va fermer. Le dimanche 9 décembre 2012 au matin il n'y aura plus que le vent pour balayer le quai. Un sunday morning où Lou Reed chantera sûrement les années gaspillées...

Posté par Claudiu Sekeru à 19:50 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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