02 juin 2013

Medgidia, sous le ciment la misère

La blanche fumée crachée par la cheminée d’une immense fabrique tâche le ciel gris qui opprime l’horizon comme pour le boucher, personne n’en sortira. A 40km à peine de la Mer Noire, le train s’arrête, nos pieds foulent un quai sur lequel s’abat le silence, le convoi va repartir en nous laissant là, nous sommes à Medgidia en Roumanie.

MedgidiaLa gare de Medgidia

La salle de la gare dans laquelle se perdent les quelques pas des rares voyageurs au regard triste abrite une colonie de mouches, certaines volent, d’autres vont s’agripper contre les bancs en plastique collant qui ornent la pièce. Derrière les barreaux du guichet, une cheminote vendra quelques billets. Plus tard peut-être, car pour l’heure, l’absence d’usagers lui fait fixer le vide d’un regard mort comme si elle voulait oublier que c’est ici que son temps s’écoule. En face, une porte vitrée donne sur l’extérieur entre deux radiateurs crasseux tombés à terre, elle est fermée à clef. La salle des pas perdus n’a pas de sortie vers le dehors et une forte odeur d’urine gisant vieillissante dans ses recoins la parfume ironiquement d’une odeur nauséabonde.

                                                     

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                                                                         Salle des pas perdus de Medgidia

 

Se plonger dans le décor que nous a laissé entrevoir la vitre salle de la porte close nécessitera le contournement du « bâtiment voyageurs ». Pour toucher le spectacle, devenir acteur dans le film dramatique de la triste Medgidia, fouler la rue en terre au milieux des vulgaires cabots qui errent en meute à la recherche d’un bout de nourriture que chacun voudra s’accaparer, animé d’un instinct animal lourd de sens. Nombre de maisons laissent apparaître leurs murs en aggloméré, gris bien sûr, la difficulté de la construction semble être une plaie encore ouverte qui cicatrise, beaucoup de toits sont en taule. La belle vitrine qu’est cette courte rue de terre prend fin sur un quai et sous ce quai coule un canal. Quelques types y pêchent à la ligne avec une patience offerte par quelques bouteilles de bière de trois litres en plastique achetées pour 7 lei au « Minimarket » local. Personne ne parle, même les chiens se taisent, comme si la tristesse voulait écouter l’eau qui s’étend, immense, avec la féroce ambition de couper la ville en deux. Ce canal, c’est le canal Danube-Mer noire, construit de 1976 à 1987, un ancien camp de travaux forcés à ciel ouvert qui vient sectionner la terre comme une artère qui l’irriguerait d’un sang dégénéré en souvenir éternel d’un grand gâchis. Pour rallier les deux berges, un seul pont routier en béton orné de ferraille bleue se dresse sans esthétique, les voitures ne s’y pressent pas. En face, la fabrique fumante continue de régner en maîtresse sur le grand amas de pauvreté, installée sur son sol comme un souverain de droit divin aurait le cul posé sur son trône.

 

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Le pont enjambant le canal du Danube/ Mer Noire

 

Un vieil utilitaire Dacia qui peine à démarrer brise le calme au bout d’une courte marche, à bord et autour de l’engin, impossible de compter les jeunes hommes qui s’affairent. Quelques ménagères sont à leur porte ou derrière leur rideau pour observer d’un air curieux les voyageurs inconnus venus s’égarer là. Puis les pas se suivent et se ressemblent dans la multitude de rues boueuses identiques à la première. Par leur construction, les maisons illustrent la précarité qui domine. Une église de quartier échappe à l’aspect délabré des lieux, quelques personnes entretiennent la verte pelouse et les arbustes qui poussent devant sa toute blanche façade. Dans un coin reculé, à deux rues de là, une Volkswagen grise est à l’arrêt, deux jeunes gens s’y abandonnent au mépris du regard gêné des rares passants qui pressent le pas. Un train de marchandises siffle et quitte le faisceau de voies qui longe la gare voyageurs, nous voilà de retour dans l’enceinte ferroviaire. L’enseigne rouge de l’Express 93 semble nous parler et surplombe une salle ouverte bien qu’endormie. Le buffet de la gare n’attire pas la foule et le taulier en tablier sale sert un gamin du coin au comptoir de la sandwicherie attenante. Puis à côté, il y a la marque de fabrique de la gare roumaine, le « Minimarket », son comptoir, son panneau lumineux avec toujours affiché « Deschis » (ouvert), sa vendeuse au visage d’ange blessé, ses paquets de chips, ses bonbons, ses biscuits et puis ses bières... Une caverne d’Ali Baba du pochard, un Eldorado du gros siffleur de mousse au ventre dur, des grandes, des petites, en plastique, en fer, à bas prix. Pour sur, le « Minimarket » est vraiment la porte grande ouverte à la saoulerie basse et mesquine du voyageur ferroviaire. Mais cette fabrique que l’on ne voit plus, pourquoi nous suit-elle à ce point ? Qui est cette vielle sorcière qui hante nos esprits après quelques gorgées de Timişoreana?       

 

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                                                                            Instantanées à Medgidia

 

C’est la langue d’un jeune ingénieur de Bucarest fraîchement diplômé qui se délie dans un anglais irréprochable, il travaille à la fabrique. C’est une fabrique de ciment Lafarge, une usine française, il y apporte sa science et repars vers la capitale par le train à chaque période de repos. Il connaît quelques français, de jeunes ingénieurs et autres cadres qui viennent aiguiser leurs dents dans les bas fonds de l’Europe, son supérieur aussi est apparemment français. Les collègues français boivent beaucoup, durant les week-ends de détente dans les bars de la capitale. Pour travailler ici, il n’y a que l’usine, les ouvriers s’y succèdent pour que sorte cette fumée blanche qui se fond peu à peu au ciel gris après l’avoir d’abord décoloré en marquant de son sceau le décor de la ville exploitée, à la merci d’une terrible tentacule de la machine capitaliste. Le monstre de béton et de fer tient dans sa main la bourgade, réservoir d’âmes qui attendent de survivre les yeux rivés sur sa carcasse géante, victimes de l’exploitation sans frontière, coulés dans le ciment international de l’écrasement des prolétaires. C’est une impressionnante impression, un subjectif jugement sans aucun doute hâtif mais une bribe d’un après midi passé là, à Medgidia.

roumanie_094La fabrique de ciment

 

Puis le train arrive et la vie reprend, la vieille rame aux sièges de bois dans laquelle nous montons exhibera bientôt sa signalisation d’arrière au décor que nous perdrons dans la nuit tombante. Ce soir, au terminus du train qui nous laissera à Tulcea, ce sera la fin de l’espace Schengen, au loin il y a Izmail, l’Ukraine, ses grues, ses fabriques…    

 Tulcea

La gare de Tulcea Oras

 

Posté par Harmony-k à 18:20 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
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Commentaires sur Medgidia, sous le ciment la misère

    ces touchant merci de m'envoyer des gare hantées
    j'adore les lieux hantées comme ghost adventures que j'aime beaucoup
    pat

    Posté par zakamericain, 17 octobre 2014 à 19:05 | | Répondre
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